Comme pour tous les instruments à corde, le choix du bois est fondamental aux qualités esthétiques et surtout acoustiques de l'instrument. Au fil du temps, de très nombreux bois ont été utilisés pour la construction des dulcimers et il est impossible d'en parler de façon exhaustive. Seuls les bois les plus représentatifs sont présentés ici, les autres simplement cités. Il est probable que j'en oublierai d'autres encore.

C'est un sujet tellement vaste que j'ai été obligé de couper mon topo en deux parties. Celle-ci est plutôt consacrée à l'esthétique et aux façons de préparer les bois pour leur utilisation en lutherie. Un second article sera consacré aux propriétés acoustiques des bois de résonance.

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Le dulcimer est un instrument folk et à ce titre peut se permettre beaucoup plus de fantaisies que des instruments classiques. Il égale certainement la guitare folk dans la diversité des bois utilisés et leurs combinaisons.

structure

Toutes proportions gardées évidemment, un instrument à cordes peut être comparé à un tambour. Le tambour a une caisse rigide (le fût) sur laquelle est tendue une peau flexible qui vibre quand on la frappe. Les instruments à cordes ont une caisse de résonance rigide et leur table d'harmonie est un peu comme la peau du tambour, tendre et flexible, recevant les vibrations des cordes au travers de la touche et du chevalet. Avec sa peau tendue sur une caisse, le banjo est à l'interface des deux types d'instruments. Ces deux parties jouant des rôles différents, la règle veut qu'on utilise des bois différents, chacun adapté à sa fonction. Il existe cependant de nombreuses exceptions.

On estime à 70% la proportion des vibrations transmises à l'air (donc à l'oreille) par la table d'harmonie, contre 30% par la caisse de résonance. Dans ces conditions, on comprend que certains spécialistes se plaisent à décrire la table comme étant l'âme de l'instrument. C'en est en tous cas la pièce maîtresse et sa préparation requiert le plus grand soin. Directement sollicitée par les vibrations des cordes, elle doit être très réactive, mais aussi suffisamment résistante pour supporter les fortes tensions qu'elle subit.

Le timbre, l'intensité et la durée du son obtenu dépendent aussi du volume, de la forme et de la matière de la caisse de résonance. Tous ces facteurs concourent à donner à l'instrument une valeur subjective de sa sonorité, qu'on appelle souvent la « projection » et qui correspond à la puissance sonore qu'il est capable de développer par amplification naturelle du son.

En fait, fond et table jouent et vibrent ensemble. Les deux types de bois bien différents utilisés pour ces deux fonctions sont donc indistinctement appelés bois de résonance ou bois sonnants (ou encore bois de luthiers); ils doivent donc pouvoir s'accorder et travailler ensemble.

Avant d'en venir aux bois eux-mêmes, voici quelques termes expliqués qui serviront dans la suite de l'article.

coupe_arbrePour la plupart des essences, la coupe du tronc fait apparaître deux zones principales très distinctes. Une partie centrale, plus foncée, appelée duramen, et une couronne constituée des derniers cernes formées par l’arbre, plus claire, appelée aubier (ou aubour).
L'aubier (en anglais sapwood, le bois qui contient la sève), en général tendre et très clair, est situé juste sous le cambium et correspond à la partie "vivante" de l'arbre. Le duramen est la partie interne, plus ancienne, qui ne comporte plus de tissus vivants. On l'appelle aussi bois de cœur ou bois parfait. Il est plus compact et plus dense que l'aubier et résiste mieux aux attaques par les moisissures et les parasites.


 

 

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Suivant les espèces, la différence de couleur entre l'aubier et le duramen peut-être plus ou moins forte, voir inexistante. La photo ci-dessus montre des planches d'érable à sucre (à gauche) où la différence de couleur entre aubier et duramen est presque imperceptible, et des planches de noyer d'Amérique (à droite) où le contraste est plutôt intense.

L'aubier d'érable, qu'on appelle érable blond, est plus recherché que le duramen par les professionnels. Dans tous les autres cas, on utilise plutôt le duramen, mais un peu d'aubier peut apporter des nuances de couleurs intéressantes, en particulier dans les appareillages symériques comme les coupes en papillon.

bookmatched_cherryAvec cette technique une même pièce de bois est fendue en deux et les morceaux sont collés ensemble symétriquement, comme les ailes d'un papillon ou les pages d'un livre (le terme anglais est bookmatching = correspondance des pages) . La photo ci contre montre une pièce de cerisier sauvage fendue en deux (à gauche) et l'effet produit par l'appareillage de deux pièces du même genre sur un dos de dulcimer (à droite). La conservation d'un peu d'aubier entre les zones de duramen est du plus bel effet, et ne remet pas en cause la solidité de l'ensemble. Contrairement à de vieilles croyances, les deux types de bois ont des duretés similaires et se marient très bien.

 

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La table d'harmonie et la caisse de résonance des dulcimers sont faites par assemblage de planchettes très fines, dont la découpe à partir du bois initial est très importante. La figure ci-contre illustre deux méthodes de découpe et le résultat obtenu.

Le débit sur quartier consiste à recouper des quarts de bûches de telle sorte que chaque planchette soit approximativement radiale, perpendiculaire aux cernes du bois. C'est la technique pratiquement obligatoire pour obtenir des bois sonnants de bonne qualité, dont le fil peut être suivi sur de grandes longueurs.

Le débit sur dosse produit des coupes tangentielles aux cernes qui ne sont pas adaptées à la propagation des sons dans le bois.

On voit sur Internet des dulcimers très bon marché (moins de 100 euros), fabriqués en Europe orientale ou en extrème Orient (ex. Applecreek, Blue Moon, Dannan ou Ozark). Dans cette gamme de prix, les caisses de résonance et les tables d'harmonie sont presque toujours en contreplaqué (en anglais plywood, laminated wood). Le contreplaqué superpose plusieurs feuilles de bois collées entre elles et on dit que les couches de colle bloquent certaines vibrations (harmoniques) et altèrent la qualité du son des instruments acoustiques. Il est aussi plus sensible à l'humidité et ne travaille pas, ce qui ne laisse aucune chance à une bonification au vieillissement. Un bois massif est plus coûteux à l'achat, mais il peut travailler librement et améliorer le son de l'instrument avec le temps. Il est aussi plus résistant à l'humidité et aux variations de température.

Le dulcimer étant instrument qualifié fièrement de native american, il est bien naturel que les bois utilisés soient d'abord ceux de la contrée d'origine, essentiellement la partie sud des Appalaches. De fait, avec l'installation des migrants, le dulcimer s'est initialement répandu dans le sud-ouest de la Pennsylvanie et l'ouest de la Virginie.

Le noyer d'Amérique ou noyer noir (black Walnut - Juglans nigra) s’utilise dans la fabrication des éclisses, des fonds et des touches. Il existe aussi des dulcimers dont la table d'harmonie est également en noyer. Le noyer remplace de plus en plus souvent des bois exotiques plus précieux, comme les acajous et les palissandres (voir plus bas), menacés d'extinction par la surexploitation. L'aspect et la couleur peuvent varier grandement, du plus clair au plus foncé, selon les parties du bois utilisées. Les photos ci-dessous montrent un dulcimer entièrement fait de noyer.

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Le cerisier noir ou cerisier d'automne, ou encore cerisier tardif (black cherry, cherry ou American cherry - Prunus serotina) est assez largement utilisé dans le monde dulcimérien pour la fabrication des fonds et des éclisses, souvent associé à des tables en épicéa. Comme pour le noyer, on peut trouver des dulcimers tout en cerisier, ou des tables en cerisier sur une base en noyer, par exemple.

Le tilleul (basswood, american basswood, lime, linden - Tilia americana), de couleur très pâle, a tendance à foncer à l'air et à la lumière. Sa texture est fine, avec un veinage léger et régulier. Les avis sont très partagés sur ses propriétés acoustiques. Les photos ci-dessous montent deux modèles Red Kite avec une table d'harmonie en cerisier pour l'un et en tilleul pour l'autre. Dans les deux cas, le fond, les éclisses et la touche sont en noyer.

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Les cyprès (cypress - genre Cupressus) sont plus connus pour la fabrication des caisses de résonance des guitares flamenca, le cyprès d'Espagne étant initialement le bois le moins coûteux et le plus facile à trouver. Il est quelquefois exploité dans la fabrication des fonds, des éclisses et parfois des tables d'harmonie des dulcimers.

Le caryer (hickory - genre Carya), dont il exite une douzaine d'espèces aux USA, est utilisé, entre autre, par la société Folkcraft pour la caisse de résonance et la table d'harmonie de dulcimers dont je trouve, à mon goût, le son un peu trop métallique et acide. Un arbre de la même famille est le pacanier, plus connu pour ses noix (pecan - Carya illinoinensis).

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Le noyer cendré (butternut ou white walnut - Juglans cinerea), est connu également comme noyer blanc ou noyer à beurre. Il est souvent considéré comme esthétiquement plus attractif que le noyer, du fait d'un plus large spectre de nuances claires et foncées.

Les érables regroupent l'érable sycomore (sycamore maple - Acer pseudoplatanus), l'érable à sucre ou érable franc (hard maple, sugar mapple ou rock maple - Acer saccharum) et ce qu'on appelle des érables tendres (soft maples) qui sont essentiellement l'érable à grandes feuilles (bigleaf maple, Oregon maple - Acer macrophyllum) et les érables de Virginie, érable rouge (red maple - Acer rubrum) et érable argenté (silver maple - Acer sacharinum). Les érables sont surtout utilisés pour les fonds, les éclisses et les touches, plus rarement pour les tables d'harmonie. En plus de leurs qualités acoustiques, certains érables sont aussi réputés pour leur ésthétique. En effet, des anomalies de croissance peuvent faire apparaître différentes figures comme des rides (érable ondé - curly maple, flamed maple, fiddleback maple, etc.), des boursouflures (érable pommelé - quilted maple) ou encore des taches en forme d'yeux d'oiseaux (érable moucheté - birdseye maple) qui sont du plus bel effet sur un instrument.

érables

folkcraft_birdseye

Le cornouiller de Virginie (dogwood - Cornus florida), célèbre pour sa fleur qui est l'emblème de l'état de Virginie, donne un bois extrèmement dur quelquefois utilisé pour les  tables d'harmonie. Selon la partie utilisée, bois de cœur ou aubier, il présente des nuances allant du rose foncé au blanc crème.

Les épicéas ont des qualités acoustiques exceptionnelles et fournissent une grosse proportion des bois de lutherie utilisés pour les tables d'harmonie. Celui des Appalaches est l'épicéa d'Adirondack (red spruce - Picea rubens), maintenant difficile à trouver. Egalement d'origine nord-américaine (Montagnes Rocheuses, du Montana à l'Arizona), l'épicéa d'Engelmann (Picea engelmannii) est difficile à distinguer de son homologue européen. Plus loin des Appalaches, l'épicéa européen ou des Alpes (European spruce - Picea abies) vient d'Autriche, de Suisse, de France, voire de Scandinavie. Il est reconnaissable à sa blancheur. L'épicéa de Sitka (Sitka spruce - Picea sitchensis), de couleur rosée, pousse principalement sur la côte ouest, au Canada et en Alaska.

epiceas

Le cèdre rouge en provenance de l’ouest de l’Amérique du nord (western red cedar - Thuya plicata) est en fait un cyprès qu'on a rebaptisé cèdre pour des raisons commerciales. Avec un large spectre de nuances de brun, pouvant même tirer sur le rouge, il présente lui aussi des qualités acoustiques et mécaniques remarquables et fait concurence aux épicéas pour la confection des tables d'harmonie. Il est par contre beaucoup plus fragile et redoute les coups de médiator intempestifs. La photo ci-dessous montre un dulcimer dont la table d'harmonie est en cèdre rouge et la caisse de résonance en noyer.

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D'autres bois durs, d'importation ceux-là, font aussi de bons instruments. Les palissandres et les acajous sont (ou étaient ?) les bois par excellence pour les fonds et les éclisses, mais aussi les touches.

brazil_rosewood_spruce_goncalo_alves_peghead_1967Le palissandre du Brésil, palissandre de Rio ou encore Jacaranda (Brazilian ou Bahia rosewood - Dalbergia nigra) est le bois mythique des luthiers, tellement recherché pour ses qualités décoratives et acoustiques (depuis le XVIIème siècle), que le commerce en est interdit pour tous les spécimens coupés après 1992. Il est maintenant remplacé, entre autres, par le cocobolo, colocoba ou cocabola (Dalbergia retusa) d'Amérique centrale, ou le palissandre des Indes (East Indian rosewood - Dalbergia latifolia) ou le sissoo mahogany (Dalbergia sissoo), d’un joli brun foncé virant au violet et à l’orange. Malheureusement, ces essences d'arbres qui demandent entre 80 et 100 ans pour arriver à maturité, frisent aussi la surexploitation.

Le palissandre de Madagascar (Madagascan Rosewood - Dalbergia Grevaena) est plus accessible,  d'une belle robe marron-rouge tirant sur l'orange, avec des propriétés acoustiques tout à fait acceptables. Les modèles "Emma" de la marque Roosebeck (ci-dessous) ont une caisse de résonance et une touche en palissandre des Indes.

bois_roosebeck

zebrano_backIl y a bien d’autres Palissandres, celui du Honduras (Honduran rosewood - Dalbergia stevensonii),  d'Amazonie (Amazon Rosewood - Dalbergia spruceana), le Pau Ferro (Bolivie, aussi nommé palissandre de Santos ou Morado - Machaerium scleroxylon), le Kingwood (Dalbergia cearensis) du Brésil et du mexique, le bubinga ou kevazingo d'Afrique équatoriale (genre Guibourtia), etc.... Essence africaine apparentée au palissandre, l’ovangkol (Guibourtia ehie) partage de nombreuses propriétés avec ce dernier. Le zébrano (zebrawood, zingana - Microberlinia brazzaviiensis) fait partie de la famille des Fabacées au même titre que les palissandres. C'est une très belle essence, rare et chère, prisée pour l'esthétique de son veinage.

acajouTout de suite après les palissandres pour les fonds et les éclisses viennent les acajous (en anglais mahogany). Il en existe plus de 250 espèces réparties sur plusieurs continents. Ce sont des bois exotiques de couleur rouge ou marron doré aux longs fils quasi dépourvus de noeuds. Ils sont le plus souvent utilisés pour le fond et les éclisses, mais on peut aussi en voir certains dans des tables d'harmonie. Il en existe de deux grandes variétés : les acajous africains (genre Khaya) et les acajous américains (genre Swietenia). Les plus utilisés sont ceux du Brésil et du Honduras.

L' Acajou du Honduras ou acajou à grandes feuilles (Honduran Mahogany, American mahogany, genuine mahogany, big-leaf mahogany, Brazilian mohogany, mogno - Swietenia macrophyllia) est une espèce menacée, mais il est maintenant produit en plantations. Sa couleur varie d'un brun rosé pâle à un brun rougeâtre plus sombre chatoyant. L'acajou de Cuba (Cuban mahogany - Swietenia mahogani) est le véritable acajou original et a été utilisé pendant des siècles. Il a malheureusement quasiment disparu.

D'autres acajous tels le sapele, sapelli ou sapeli (Entandrophragma cylindricum) d'Amérique du Sud est de couleur marron doré avec des reflets rosés, souvent figuré : pommelé ou flammé comme les érables. Son petit cousin sipo (utile, sipo mahogany -  Entandrophragma cylindricum) est originaire de l'Afrique centrale et de l'ouest. Les autres acajous africains (African mahogany - Khaya ivorensis, K. senegalensis, K. antotheca, K. grandifolia) sont d'un genre et d'un continent différents des précédents, mais appartiennent à la même famille des Meliacées. Il est difficile de différencier les deux genres à la simple observation.

Rattaché aux acajous, le korina (limba, afara, fraké, superb terminalia - Terminalia superba) est célèbre dans le monde de la guitare, avec sa jolie teinte tirant sur le miel. Il appartient à la famille des Combrétacées (et non des Méliacées) mais est considéré par certains comme un "super-acajou".

Les acajous des Philipines (Light red meranti, Lauan, Philipine Mahogany - genre Shorea) sont originaires, comme leur nom l'indique, de l'Asie du sud-est. Ils n'ont aucun rapport avec les acajous pré-cités et leurs sont très inférieurs au point de vue acoustique.

On ne saurait terminer sans parler du koa (Acacia koa), superbe variété d'Acacia exotique qui ne pousse qu'aux îles Hawaii où on l'utilise pour la fabrication des ukulélés et des des guitares hawaïennes. C'est un bois de couleur brun orangé avec de belles veines foncées, et dont les plus belles pièces sont ondées ou flammées avec une iridescence exceptionnelle.

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Dans un prochain article nous tâcherons de comprendre comment le choix des bois influence les propriétés sonores de nos intruments.

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