Dans Le Cratyle (366 av. JC), Platon fait dire à Socrate:

 "[...] quelles drôles de choses les noms feraient-ils subir à ce dont ils sont les noms s'ils leur étaient totalement et en tous points assimilés. Tout serait en quelque sorte dédoublé, sans qu'on puisse dire pour aucun lequel est la chose même, lequel est le nom".

Ce qui m'amène tout naturellement à penser à ce cher abbé Gabriel Charles de l'Attaignant (1697-1779), surnommé le Grand Chansonnier et auteur de "J'ai du bon tabac dans ma tabatière", qui commit également ce poème coquin sur le mot et la chose. Il commence ainsi :

lattaignant_medaillonMadame quel est votre mot
Et sur le mot et sur la chose
On vous a dit souvent le mot
On vous a fait souvent la chose

et poursuit, s'adressant aux gens de mon âge :  

Et que pour le jour où le mot
Viendra seul hélas sans la chose
Il faut se réserver le mot
Pour se consoler de la chose

Plus sérieusement, j'aimerais m'attarder un instant sur le nom dulcimer et sur les raisons de son attribution à deux choses distinctes, le dulcimer à cordes frappées d'une part, qu'on peut aussi appeler tympanon en français, et le dulcimer à cordes frettées d'autre part, qui est l'objet central de ce Dulcibric-à-brac.

Personnellement, je ne suis pas fan de la traduction littérale de hammer(ed) dulcimer, le dulcimer à marteaux ou martelé (?), faisant plus penser aux bruits de forge de Pythagore* qu'à la musique céleste jouée par des anges dans les tableaux de la Renaissance. Et le remplacement des marteaux par des maillets ou des mailloches n'arrange pas franchement les choses... Ce dulcimer étant sans conteste le seul recensé au monde entre le XIIème et le XIXème siècle, j'utiliserai exceptionnellement son nom sans épithète pour désigner l'instrument à cordes frappées, et je le ferai suivre d'un exposant ° : dulcimer° (pour original), pour le distinguer du dulcimer des Appalaches, nommé plus tardivement.

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Il semble y avoir consensus sur le fait que le nom anglais dulcimer° dérive de l'ancien français doulcemelle ou doulcemèr, ou quelque chose comme ça, lui même issu de l'association de l'adjectif latin dulce (forme neutre de dulcis, fr. doux) et du grec melos (fr. chant, chanson, mélodie). Un (ou une?) dulce melos est donc un doux chant, une douce mélodie et c'est aussi le nom d'un instrument de musique, aussi théorique et expérimental fût-il.

On trouve effectivement la mention d'un instrument nommé dulce melos dans un manuscrit de 1440, attribué à un certain Henri Arnaut de Zwolle (1400-1466) aux Pays-Bas, alors possessions des Duc de Bourgogne.

Arnaut décrit trois types de dulce melos, le troisième étant un tambourin à cordes qui ne compte pas dans ce contexte. Le premier est un instrument carré avec une corde par note et un seul chevalet pour déterminer la longueur de corde vibrante (le diapason). Le second, qui nous intéresse ici, est un instrument rectangulaire qui a 4 chevalets obliques placés aux nœuds harmoniques de 12 cordes. Cela permet de produire beaucoup plus de notes sur une plus petite surface que des chevalets parallèles. A peu de choses près, le système des chevalets est similaire à celui d'un dulcimer° d'aujourd'hui. C'est essentiellement un dulcimer° chromatique à clavier et il nous donne, bien que dans une forme simple, les bases du piano moderne. La figure suivante illustre, en haut, un des plans originaux fournis par Arnaut pour la construction de l'instrument et, en bas, une fidèle reconstitution exécutée par Thomas Flegr en 2015.

dulce_melos_final

Cette vidéo Youtube permet de voir et d'entendre le dulce melos moderne joué par son facteur:

Dulce Melos

Paradoxalement, on n'a pas beaucoup d'exemples d'utilisation du terme doulcemelle ni de celui, voisin, de doulcemèr. La plupart des exemples connus tournent autour de la cour de Lorraine, comme si c'était-là le berceau de l'instrument. On note aussi la forme doulz-de-mer en 1449, sous le Duc René I et une doulce-mère en 1506 à Verdun, sous René II.

Les musicologues s'accordent à penser que la doulcemelle n'était rien d'autre qu'un psaltérion médiéval modifié. Elle en avait gardé plus ou moins la forme (avec malgré tout de nombreuses variantes au cours du temps) mais s'en différenciait surtout par le mode de jeu: le psaltérion était un instrument à cordes pincées (du grec psallein = pincer, tirer) comme la harpe ou la lyre, tandis que la doulcemelle était un instrument à cordes frappées, comme le dulcimer° moderne. En se plaçant au même niveau éthymologique, la racine du mot tympanon vient d'un verbe grec décrivant l'action de frapper de haut en bas. Le tympanon grec était un tambour et notre tympan vibre comme la peau d'un tambour. On peut considérer que doulcemelle et tympanon sont de parfaits synonymes de dulcimer°, au moins jusqu'au XVIIIème siècle, où le tympanon aristocratique a développé des proportions et un niveau de complexité tels que la comparaison devient difficile.

Pour l'époque qui nous intéresse ici, le timbre produit, plutôt différent selon que les mêmes cordes étaient pincées ou frappées, aurait justifié le changement de nom. Alors, qu'est-ce qu'un psaltérion?

bowed_psalterion

 

D'abord, une petite mise au point: de nos jours, le mot psaltérion évoque un instrument de musique triangulaire dont on joue avec un archet et dont on se dit instinctivement qu'il doit être fort ancien.
Erreur! Le psaltérion à archet est une invention allemande de 1925 qui a été utilisée, entre autre, dans des programmes d'éducation musicale en Westphalie après la guerre. Rien de bien médiéval dans tout ça....

La première représentation connue d'un psaltérion médiéval se trouve sur le portail royal de la cathédrale de Chartres et date du XIIème siècle (vers 1140). Triangulaire ou rectangulaire au départ et pourvu de 10 cordes (psalterium decachordum), sa forme a beaucoup évolué au cours du temps. A l'époque de sa splendeur, le psaltérion avait un corps sonore composé d'une caisse plate, percée de une à quatre ouïes en rosace, et formant comme un trapèze dont les côtés ne montaient pas obliquement en droite ligne, mais étaient plus ou moins cintrés. Le musicien tenait l'instrument plaqué contre sa poitrine et en jouait en pinçant les cordes avec le doigt ou un plectre. Souvent, ce plectre était tout simplement la tige centrale d'une plume, ce que les anglais nomment quill. A partir de 1200, on voit fleurir des psaltérions sur les statues et les peintures d'anges musiciens. On en a même affublé le roi David. Quoi de mieux, en effet, qu'un psalterion pour psalmodier les psaumes?

psaletrion_blog_projet

L'image de gauche montre particulièrement bien les chœurs (angl. courses), faisceaux ou rangs, de deux (aigus) ou trois (graves) cordes parallèles, tendus en travers de la caisse de résonance.

Cette vidéo Youtube montre un psaltérion moderne joué à peu près dans la même position que sur les  peintures:

SALTERIO MEDIEVAL

Le psaltérion était plutôt répandu dans les pays de langue romane, si l'on excepte l'Angleterre qui est un peu mi-chou-mi-chèvre dans le domaine, surtout à cette époque. Il était peu connu des pays germanophones. Dans le Theatrum Instrumentorum seu Sciagraphia (≈ 1620), Michaël Prætorius le décrit comme un "très vieil" instrument italien, peu estimé, placé à peu près au même rang que la chifonie (la vielle à roue ?) et la lyre des paysans et des mendiants. Il ajoute que les italiens le désignaient comme un "istrumento di porco", expression que Prætorius rend dans son allemand par Schweinekopff, c'est à dire littéralement: tête de cochon. On peut justifer ce terme par la forme de l'instrument, qui n'est pas sans rappeller celle du groin (ou de la hure) de l'animal. Plus méprisant encore, on plaçait les justiciables "au psaltérion" comme nous les mettons aujourd'hui "au violon" [expression relevée par Georges Kastner - La danse des morts (1852)].

Quoiqu'en pensât Prætorius, la forme en groin de cochon (angl. hog nose) avait une raison pratique évidente. Elle créait en effet une décroissance quasi-exponentielle de la longueur de cordes, par ailleurs d'épaisseur et de tension égales, permettant de couvrir un registre certainement plus étendu qu'avec une caisse de résonance simplement rectangulaire. Curieusement, certains artistes ne semblent pas avoir tenu compte de ce fait et ont représenté des groupes de cordes rectangulaires, complètement séparés, n'utilisant pas la forme courbe de la caisse de résonance. C'est par exemple ce qu'on voit ci-dessous, dans le Diurnal (à gauche) et le Bréviaire (à droite) du Roi René II de Lorraine (XVème siècle):

lorraine

La transition du psaltérion pincé à la doulcemelle frappée se voit clairement sur la tapisserie du XVème siècle montrée ci-dessous, conservée au Musée de Cluny à Paris. En toute logique, la forme galbée y est utilisée pour faciliter la montée dans les aigus et la musicienne tient dans une main une baguette courbe dont elle se sert plus probablement pour frapper les cordes que pour corriger son accompagnateur. Sans doute utilisait-elle l'autre main pour pincer les cordes, dans un jeu mixte pincé/frappé:

dulcimer_tapestry

La vidéo Youtube suivante permet d'entendre le son produit en frappant les cordes d'un psaltérion reconstitué.

Greensleeves - hammered psaltery

 Bon, d'accord, celui-ci à des côtés droits et non courbés en nez de cochon, mais on a aussi des représentations médiévales, plus anciennes, de psaltérions trapézoïdaux, voire triangulaires, sans doute plus faciles à réaliser.

Voici maintenant un détail d'un ange musicien, extrait d'un autel flamand (Vie de la Vierge Marie) du premier tiers du XVIème siècle, exposé au Museu de Evora au Portugal:

evora_autel

On y reconnaît la caisse aux angles incurvés, en groin de cochon typique du psaltérion, mais encore une fois les longueurs des cordes ne profitent pas de cette géométrie pourtant avantageuse du point de vue de la physique pure. L'ange musicien tient entre son index et son majeur de petites baguettes courbées, dont il utilise la partie convexe pour frapper les cordes. On compte huit chœurs de trois cordes. Celles-ci sont dans deux plans qui se croisent au niveau de deux chevalets, comme sur un dulcimer°. Compte-tenu de la perspective, il est difficile d'évaluer la division des cordes par les chevalets, mais l'image ne paraît pas incompatible avec un rapport de 3:2, plaçant la plus petite longueur de corde à la quarte de la plus grande (ex. avec quatre chœur comme ici: do/fa, si/mi, la/ré, sol/do) sur une octave complète.

Il est possible que le petit chœur isolé de deux cordes, au plus près de l'ange, soit un bourdon, accordé à la quarte inférieure du chœur voisin. Les clés d'accordage (angl. tunning pegs) sont à main droite du musicien et on suppose qu'il faut une clé spéciale pour les tourner. Les cordes allaient probablement s'accrocher de l'autre côté sur des pointes cachées par la perspective, le bord de la table faisant office de sillet terminal (angl. nut).

Décidément, cette histoire de groin de cochon et de longueurs de cordes ne me paraît pas claire. Comme disait mon oncle (un fameux bricoleur) dans la chanson de Boris Vian: "Y-a-que'qu' chose qui cloche là-d'dans, j'y retourne immédiatement".

En en y retournant, je trouve encore quelques images de cette infirmité. Déjà, vers la fin du XVème siècle, elle touche autant la doulcemelle que le psaltérion original, comme le montrent ces singes musiciens peints en 1470 (à gauche) et 1490 (à droite) :

singes_musiciens

Même l'enfant Jésus y perd son latin dans ce livre d'heures à l'usage de Mâcon, dont la date n'est malheureusement précisée nulle-part. On dirait que les artistes de cette époque ne savent plus représenter correctement l'instrument:

jesus_macon

La doulcemelle s'emmèle, et il se fait beaucoup trop tard pour découvrir le pot-aux-roses ce soir.

A suivre donc, mais en attendant, voici une illustration d'Antoire Rollin pour le Livre des Echecs amoureux d'Evrard de Conty (1498?). Les cordes s'y cantonnent encore une fois dans une zone rectangulaire et la partie arrondie ne semble là que pour faire joli:

echecs_amoureux_evrard_de_conty_1496-1498

Et si la solution de l'énigme se cachait dans cette image ..?

A+