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Cet article conclut mes recherches sur les origines du nom dulcimer, et met au jour deux "erreurs" successives de traduction et d'interprétation de la Bible, conduisant au fait que deux instruments différents portent le même nom:  le dulcimer dit de nos jours "martelé" ou "à marteaux" (angl. hammer[ed] dulcimer, tympanon en français), et le dulcimer des Appalaches à cordes pincées, aussi dit "des montagnes" (angl. mountain dulcimer), à cordes frettées (angl. fretted dulcimer) ou enfin, plus rarement dulcimer "de giron" (angl. lap dulcimer).

Pour ceux qui auraient raté le début, la première partie de cette passionnante histoire se trouve dans l'article Le nom de la chose, du 18/12/18, qu'il est fortement conseillé de lire pour avoir une chance de comprendre ce qui se passe ici.

En France, la dernière référence historique à une doucemelle ou doulcemèr date de 1506, mais le nom et la chose avaient déjà largement diffusé dans les pays voisins. Au delà des Pyrennées, on relevait un dulcemelos (en 1496) et un dulçoemel (en 1503). De l'autre côté des Alpes, on trouvait la référence à un dolcimele (en 1560). Un dulcimel(l)e était cité deux fois (en 1549 et 1553), et un dulcimiel (en 1613). Dans toutes ces régions, ces noms ont  fini par s'éteindre avant le début du XVIIème siècle.


C'est à l'Angleterre que revient la palme de longévité du nom, puisque le dulcimer est encore bien vivant aujourd'hui dans le monde anglo-saxon.  Le mot dowcemer apparaît d'abord dans une romance écrite vers 1400, appelée "The Sqyr of Lowe Degre", dont un passage entier mentionne de nombreux instruments d'époque.

Quand le prince Edward fut reçu à Coventry en 1474, il fut accueilli, nous dit-on, "with the ministralsy  of harpe and dowsemerys" et, à un spectacle donné à Westminster Hall en 1502, un orchestre féminin de 12 éxécutantes "made music on clarycordis, dulsymers, clarysymballs and such other". En 1474 également, on joue "with fydle, recorde, and dowcemere", et en 1485 on trouve le terme dwsmel dans un poème gallois, même si l'instrument lui-même n'était pas encore connu dans la région.

En 1502, au mariage du prince Arthur, on rapporte des "instruments of musicke as clavicordes, dusymers, claricimballs and such other ...". D'autres orthographes sont encore possibles, telles doussemer (1509), doucimer (1512), dulsacordis (1543, en Ecosse) ou doulcimer (1580), pour finir sur le dulcimer actuel, stabilisé dès 1632.

Il semble qu'en Angleterre, le dulcimer ait connu un petit creux de popularité autour de 1530, comme la doulcemelle en France d'ailleurs, et dans les pays voisins. La différence est que ce fût momentané en Angleterre. Durant cette période, le nom dulcimer s'est aussi attaché  à une sorte de flûte en bois de sureau, assez populaire également : "a kind of Symphonie whiche the common sort call a Pipe". De fait, la douçaine reste un instrument très mystérieux au Moyen-âge et à la Renaissance et son nom vient, comme dulcimer, du latin dulcis (= fr. doux). Il n'en fallait pas plus pour créer la confusion.

La Bible du Roi Jacques Ier (angl. King James Version), publiée pour la première fois en 1611, est une traduction de la Bible en anglais, qui devient rapidement la version autorisée de l'Eglise d'Angleterre. Les passages qui nous intéressent sont dans le livre de Daniel: 5,10 et 15.

nabochodonosor

Environ 600 ans av. J.C, le roi Nabuchodonosor fit ériger une grande effigie d'or dans les plaines de Dura, proches de Babylone. Un héraut fut envoyé, proclamant au peuple :

"Now if ye be ready that at what time ye hear the sound of the cornet, flute, harp, sackbut, psaltery, and dulcimer, and all kinds of musick, ye fall down and worship the image which I have made".

Ce qui voulait dire, en résumé, que quand on entendait sonner toute une variété d'instruments, dont le dulcimer, il fallait se jeter à terre et adorer l'image du roi. Le non-respect de ce commandement envoyait directement le(s) contrevenant(s) dans les flammes d'un ardent brasier (angl. fiery furnace), comme illustré ci-contre:

Le problème vient de la traduction du mot araméen sumponiah, lui-même issu du grec symphonia, dont les traducteurs ne savaient trop que faire. C'est donc le mot dulcimer qui leur a sauvé la mise, faisant par là-même, du vrai dulcimer à cordes redevenu en faveur (vers 1580), un instrument des temps bibliques, ce qu'il n'était point, bien sûr.

Au fin fond des Appalaches, avec pratiquement la Bible pour seule lecture, les rudes pionniers héritiers de la tradition des cithares alpines européennes (scheitholts, hummels, langeleiks et autres épinettes...) se sont eux aussi trouvés dans l'embarras pour baptiser le petit dernier de la famille. Il fallait, pour accompagner les hymnes, un nom d'instrument accepté par l'Eglise, au contraire du violon (the devil's box = la boîte du diable), trop associé à la danse profane et dont les notes faisaient naître trop d'émotion dans les cœurs et les âmes.

jean_ritchie

Quoi de mieux qu'un nom d'instrument cité dans les Saintes Ecritures? Va pour le dulcimer! A moins que, le dulcimer biblique ayant été quelquefois et par erreur décrit comme une cornemuse, les irlandais et les écossais, fortement impliqués dans l'évolution de cet instrument, n'y aient vu un rappel nostalgique de leur musique nationale. Le dulcimer des Appalaches est d'ailleurs quelquefois décrit comme une cornemuse à cordes, à cause de ses bourdons.

L'homonymie n'a pas posé de problème pendant près de deux cents ans. Ce n'est qu'après la seconde guerre mondiale, avec le renouveau folklorique et la montée à New-York de Jean Ritchie, "The damsel with a dulcimer", avec son dulcimer (des Appalaches) sous le bras, que l'emploi de qualificatifs spécifiques s'est imposé pour les deux types d'instruments, le "frappé" et le "pincé", redevenus tous deux à la mode.

En Angleterre, la première représentation physique d'un dulcimer est celle associée à une sculpture sur bois d'ange musicien de la cathérale de Manchester (≈ 1468 - à gauche ci-dessous), avec un instrument trapézoïdal, tendu de 13 cordes simples, sans chevalet de division. L'ange est censé en jouer à l'aide de deux baguettes recourbées aux extrémités. Une autre représentation ancienne (à droite ci-dessous), extraite d'un psaultier daté lui aussi du XVème siècle et destiné à Henry VIII, montre un musicien jouant d'un petit dulcimer placé à l'intérieur d'un coffret au couvercle gravé.

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Si, comme le pense Paul Gifford dans son livre "The hammered dulcimer: a history", ces représentations britanniques décrivent effectivement la doulcemelle importée de la cour de France, il semble que celle-ci ait changé de forme sur ces entrefaits, abandonnant les courbes porcines du psaltérion médiéval au profit d'une forme plus généralement trapézoïdale. Ceci n'est pas incompatible avec un héritage du psaltérion qui, on l'a vu, pouvait lui aussi adopter cette forme, entre autres (voir Le nom de la chose, du 18/12/2018). Les dulcimers anglais illustrés ne montrent pas de chevalet diviseur de cordes, à l'inverse des dulcimers modernes, mais les artistes avaient-ils à ce point le souci du détail?

Il n'en reste pas moins que la forme trapézoïdale est, de toutes façons, nettement mieux adaptée à la division des cordes que des formes plus compliquées. Voici le resultat d'un petit test fait avec mon psalterion Pick & Boch en groin de cochon et une cithare-jouet trapézoïdale, dont j'ai partagé les cordes, avec une certaine fantaise, selon un rapport 2:3; c'est à dire que la note jouée à gauche serait à la quinte supérieure de celle jouée à droite:

experience_psalterions

Il n'y a pas photo! Pour esthétique qu'elle soit, la forme courbée génère évidemment un profil de division courbe, qui demanderait d'avoir pratiquement un chevalet individuel par corde, avec le problème de leurs positionnements respectifs. Le trapèze simplifie les choses et une simple baguette bien droite, bien positionnée à ses deux extrémités, assurerait simultanément le partage de toutes les cordes selon le même rapport. CQFD.

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C'est à peu près ce que montre le Maître de la Légende de Sainte Lucie dans le tableau intitulé Marie, Reine des Cieux (1485-1500) avec cet ange jouant d'un dulcimer trapézoïdal,dont les cordes sont partiellement partagées en deux nappes par un chevalet de division. C'est presque un dulcimer diatonique d'aujourd'hui.

Au XVIIème siècle, l'usage du psalterion à cordes frappées n'était pas abandonné, mais le nom de tympanon avait depuis longtemps remplacé celui de doulcemelle. On posait ordinairement ces instruments sur une table pour en jouer et ils figuraient souvent dans les concerts d'amateurs.

Dans son Harmonie universelle (1636-37), Marin Mersenne, que nous connaissons déjà pour ses lois de l'acoustique (voir Sur la corde du 06/02/2018), décrit un tympanon à treize chœurs de cordes, qu'il nomme encore psalterion:

"Certes l'harmonie de ce Psalterion est fort agréable, à raison des sons clairs et argentins que rendent les chardes d'acier: & je ne doute nullement que l'on en ressent autant ou plus de contentement que de l'Epinette [= le clavecin], ou de la Harpe, s'il se rencontrait quelqu'un qui le touchait avec autant d'industrie comme l'on touche le clavecin."

 

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A gauche de l'image est montrée une des baguettes courbes utilisées pour frapper les cordes, et l'engin bizarre à droite est tout simplement la clé d'accordage qui permet de tourner les chevilles où les cordes sont fixées. Mersenne décrit un dulcimer sans chevalet de division, mais ajoute :

"Quant à sa fabrique & à la matière elle n'est pas différente de celle de l'Epinette [= le clavecin], dont je parlerai après. Mais l'on peut faire le Psaltérion double ou triple, par le moyen de trois ou plusieurs chevalets traversants, afin de sonner les trois genres de Musique sur un même instrument."

Dans sa thèse intitulée "The Dulcimer" (1976 - Université de Loughburough), David Kettlewell, grand spécialiste britannique du dulcimer, pensait que Mersenne avait simplifié le système pour en rendre l'illustration plus claire, et qu'en réalité un chevalet soprano divisait les cordes dans un rapport 3:2, comme normalement. Il pensait aussi que la corde la plus basse, celle marquée G avec un petit chevalet spécifique à gauche, devait sonner la quarte en dessous de sa supérieure, à la façon d'un bourdon.

L'histoire serait, somme toute, assez simple si on en restait là... J'ai décrit au XVème siècle la diffusion de la doulcemelle vers l'Espage et l'Italie au Sud, les Îles britanniques au Nord-Ouest, toutes régions où le psaltérion médiéval était largement connu et même encore pratiqué. Le lecteur attentif aura noté que je n'ai pas parlé de l'Est.

A l'Est, justement, c'est à dire dans le Saint Empire Romain Germanique qui commence, à cette époque, aux frontières du Duché de Bourgogne, le psaltérion médiéval est peu utilisé et mal connu. Dans son dictionnaire des instruments de musique (≈ 1763), Ignaz Frantz Xaver Kürtzinger décrit le psaltérion en le comparant au Hackbrett, disant que c'est un instrument de musique qui se joue du bout des doigts, comme une harpe.

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Cela ne peut que rappeler la description déjà donnée par Michaël Praetorius d'une "espèce" de Hackbrett dans le Syntagma musicum (1620), et dessiné comme une sorte de psaltérion trapézoïdal (1 ci-contre) sans chevalet de division, parmi d'autres intruments curieux, comme le psaltérion en groin de cochon, "vieil instrument italien" (3).

Alors, qu'est-ce donc que ce Hackbrett, dont le nom désigne en français un ustensile de cuisine, une planche (all. Brett) à découper ou hacher (all. hacken), bref, un billot de boucher ou de charcutier, assez loin des douceurs de la doulcemelle?

Le terme Hackbrett apparaît en 1447 à Zurich, dans un procès-verbal du Conseil municipal,  puis un hackboord apparaît dans un manuscrit néerlandais en 1477. A partir de là, on en trouve toute une série de citations aux XVème et XVIème siècles, avec des orthographes très variées: Hack(e)brae(d)t au Danemark, hack(e)bräd(a/e) en Suède, hakk(e)bo(o)rd ou hakkebert aux Pays-Bas, Hackbrettl en Bavière, Hackbret, Hackbrettli, Hackprett ou encore hachbratt(li) en Suisse. Les italiens l'appellent salterio tedesco (litt. psaltérion allemand). Plus à l'Est, il donnera le cimbalom ou cymbalum hongrois et le tsimbal(y) russe et ukrainien.

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Le Hackbrett tire très probablement son origine du tambour à cordes (angl. psalterium), instrument rectangulaire beaucoup plus long que large et muni d'une à quatre cordes en boyau, sur lesquelles on tape avec une baguette. Il est considéré comme un instrument de percussion et est encore utilisé, sous le nom de tambourin à cordes, pour marquer le rythme des danses dans les folklores de Provence et des Pyrennées. Il se porte contre une épaule et est frappé d'une main, tandis que l'autre joue de la flûte ou du flageolet.

Dans le Hackbrett original, les cordes en boyau ont été remplacées par quatre cœurs de doubles cordes métalliques sur lesquels on peut frapper individuellement. L'étendue mélodique obtenue avec quatre longueurs égales de cordes ne dépasse pas l'intervalle de quarte, aux dires des spécialistes. On peut concevoir plusieurs manières d'augmenter le nombre de notes jouables. L'une consiste à utiliser deux groupes de cordes de longueurs différentes dans un rapport de 2:3, de sorte à construire une octave à partir de deux tétracordes disjoints. C'est la solution déjà décrite dans les miniatures de la cour de Lorraine, illustrant l'article précédent (voir Le nom de la chose du 18/12/18).

L'autre solution consiste à diviser les cordes par un ou plusieurs chevalet(s) traversant(s), de façon à avoir un plus grand nombre de notes dans le même espace. Le plus souvent, les notes aiguës sont à la main gauche du joueur, et les notes graves à sa main droite. C'est la solution décrite en 1440 par Henry Arnaut de Zwolle, à la cour de Bourgogne, pour son dulce melos (voir Le nom de la chose, du 18/12/18), et qui prévaut encore dans les dulcimers modernes.

A ce titre, on trouve aussi très tôt la manière de divisiser les notes basses et aiguës selon deux plans croisés: les cordes provenant du chevalet de droite (ang. trebble bridge) passent par des trous ovales, ronds ou rectangulaires au travers du chevalet de gauche (angl. bass bridge), offrant des plans de frappes beaucoup plus faciles à atteindre. On peut en voir un exemple daté de 1435 sur une fresque de l'église des Carmes de Francfort, dont je n'ai pas pu obtenir de reproduction. On le voit très bien aussi sur ce détail d'un autel flamand du premier tiers du XVIème siècle, exposé au Museu de Evora au Portugal (pour comparaison, la structure d'un dulcimer moderne est montrée à droite):

evora_museu

Les dimensions du Hackbrett évoluent rapidement. A partir de 1400, le Hackbrett rectangulaire, dit tabulaire (ci-dessous à gauche, sur un autel conservé au Musée de Munster) remplace progressivement l'instrument en forme de poutre (ci-dessous à droite, dans l'église Ste Catherine en Dombach en Autriche, daté de 1463), beaucoup plus long que large:

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La forme trapézoïdale, visible dès 1435, devient majoritaire à la fin du XVème siècle et, au début du XVIème, le Hackbrett acquiert la forme définitive qu'on lui connaît encore aujourd'hui en Suisse, à quelques petits détails près. Cette forme est bien reconnaissable sur le retable peint en 1512 par le maître hollandais Jacob Cornelisz van Oostzanen (L'Adoration de l'Enfant):

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Le Hacbrett rectangulaire continuera toutefois d'exister jusqu'au XIXème siècle.

Pour conclure, car ça devient longuet, je propose une hypothèse conciliant le développement parallèle et indépendant de deux instruments initialement différents: la doulcemelle romane et le Hackbrett germanique, et le fait que ça débouche sur un type d'instrument moderne assez homogène. Suffisamment homogène, en tous cas, pour qu'il faille y regarder de très près pour voir la différence entre un tympanon français (ci-dessous à gauche: "Simphonie du tympanum, du luth, et de la flûte d'Allemagne", gravure de Robert Bonnard, datée de 1690) et la version italienne du Hackbrett (à droite: "Una povera fanciulla tedesca" - Gabinetto armonico de Filippo Bonanni vers 1722). Au final, il y a presque plus de contraste entre la mise aristocratique de la dame française et les pieds nus de la petite italienne, dont il paraît qu'on en voyait de telles dans les rues de Rome.

tympanon_salterio_tedesco

Je propose donc, mais ça n'engage évidemment que moi, que le dulcimer moderne emprunte à la doulcemelle et au psaltérion médiéval, dont elle est issue, la forme trapézoïdale, qui permet une plus grande couverture de l'échelle sonore que la forme rectangulaire du Hackbrett. Je pense par contre qu'il faut chercher du côté du Hackbrett l'invention des chevalets diviseurs et de l'arrangement des plans de cordes qui en découle. Les deux instruments ayant coexisté dans certaines régions, comme par exemple le nord de l'Italie (mais aussi probablement l'Angleterre), je conçois mal une absence totale d'échange de bons procédés entre les deux univers.

Ainsi le dulcimer anglais serait un hybride, une chimère empruntant le meilleur à ces deux instruments anciens. Une dulchimère, en quelques sortes.

A+