Accordages et modes vont souvent de pair dans l'univers du dulcimer des Appalaches, à tel point que certains considèrent, par exemple, l'accordage Ré-La-Ré' (angl. DAd) et le mode mixolydien comme des synonymes. En parallèle à l'exploration des modes diatoniques commencée dans l'article Modes et modalité du 30/01/2019, je tâcherai ici de nuancer ce point de vue et de montrer que l'accordage n'est autre que l'habillage harmonique du mode. Je renvoie le lecteur à l'article cité pour les définitions des termes spécifiques employés dans ce domaine.

En résumé, le principe de déduction des modes diatoniques est relativement simple: il suffit, à partir d'une frette donnée, de lire le long d'une corde la séquence des espaces longs et courts séparant les six frettes suivantes. Je rappelle juste ici que les espaces longs correspondent à des tons pleins et les espaces courts à des demi-tons. Sur cette base, trois modes ont déjà été définis, un mode majeur (M) et deux modes mineurs (m):
- le mode mixolydien ou mode de Sol (M) , à partir de la chanterelle à vide (frette 0)
- le mode éolien ou mode de La (m), à partir de la frette n°1
- le mode locrien ou mode de Si (m), à partir de la frette n°2

Vient ensuite le mode ionien ou mode de Do qui va de la frette n°3 à la frette n°10 :

fretboard_ionien_do

On reconnaît facilement le mode majeur de la musique tonale, avec sa tierce majeure (TT), sa quinte juste (TTd) et sa note sensible (Si) sous la tonique (Do') de l'octave supérieure. Autrefois, on jouait le mode ionien en partant d'un Do, comme sur la figure ci-dessus, mais aujourd'hui c'est le Ré ionien qui est le plus en vogue :

fretboard_ionien_re

Avec deux dièses à la clé, sur Fa et Do, c'est notre tonalité de Ré majeur. Do# est la note sensible.

En pratique, pour avoir Ré sur la frette n°3, il faut accorder la chanterelle libre sur La. On se rappelle que dans la grande majorité des cas, la corde des basses est accordée sur la tonique à l'octave inférieure (donc Ré, si Ré' est la tonique) et la corde médiane à la quinte de la corde basse (donc La). Nous obtenons la triade Ré-La-La (angl. DAA). La chanterelle et la corde médiane libres se retrouvent à l'unisson, à la quinte de la corde des basses. On peut parler d'un accordage 1-5-5. Avec la tonique sur Do', nous aurions Do-Sol-Sol (angl. CGG). Voici un exemple en accordage DAA :

Coleman's March - Mountain Dulcimer - DAA Tuning - 19 March 12

wonderful_world_DAADans son livre "The wonderful world of DAA" (éditions Mel Bay), Madeline MacNeil vante la richesse de cet accordage, en particulier du fait des deux cordes à l'unisson, la chanterelle et la corde médiane qui, dit-elle, font plus que compenser certaines difficultés techniques. Parmi ces difficultés, l'accordage DAA (et tous les accordages de type 1-5-5, en fait) impose un mouvement linéaire des doigts le long de la touche, là ou l'accordage DAd, par exemple, permettait de trouver des notes différentes sur la corde voisine, sans avoir à faire de grands déplacements sur la touche. Par contre, l'accordage DAA permet de jouer des notes consécutives alternativement sur la chanterelle et la corde médiane, ce qui permet d'allonger le temps de vibration des notes et de créer une effet de "harpe".

La symétrie des notes jouées sur la chanterelle et la corde des basses peut être rétablie tout simplement en inversant l'accordage des cordes médiane et des basses, c'est à dire en passant de 1-5-5 à (5)-1-5. Ré-La-La (DAA) devient ainsi La-Ré-La' (ADa), avec un son assez peu différent et, pour seule contrainte, l'échange des positions des doigts pour faire des accords. On le voit quelquefois référencé comme accordage 1-4-8, ce qui est erroné puisque la tonique (1) est sur la corde médiane et non sur la basse. Mieux vaut utiliser la nomenclature (5)-1-5. C'est ce qu'on appelle pompeusement le nouvel ionien (angl. new Ionian). Je préfère le terme plus modeste et plus exact d'ionien inversé (angl. reverse Ionian). Noter, encore une fois, avec quel sans-gène un accordage emprunte le nom d'un mode.

Encore et toujours se pose le problème de l'enchaînement d'airs joués à la suite les uns des autres sur des modes différents, dans une session ou un concert. Le passage de Ré-La-Ré' (DAd) à La-Ré-La' (ADa), par exemple, demande de réajuster les trois cordes sur des grands intervalles, avec un long temps mort et un risque non négligeable de casse. Les dulcimériens étant des gens pragmatiques et astucieux, il est beaucoup plus simple et rapide d'abaisser la corde médiane d'un ton, Ré-La-Ré' (DAd) donnant ainsi Ré-Sol-Ré' (DGd), qui est tout simplement une quarte en dessous de La-Ré-La' (ADa). Et le tour est joué! La tonique (Sol) est maintenant sur la corde médiane et sa correspondante à l'octave supérieure à la troisième frette de la chanterelle. Les basses sont accordées une quarte en dessous de la tonique. Voici à quoi ressemble un Sol ionien :

fretboard_ionien_sol

Avec un seul dièse à la clé sur Fa, c'est la tonalité moderne de Sol majeur. La note sensible est Fa#.

Noter par ailleurs qu'en accordage Ré-La-Ré' (DAd), un capodastre en frette n°3 ou un accord barré des trois cordes à cette même frette nous met en Sol-Ré'-Sol' (Gdg), qui a une sonorité très proche de DGd puisque cmportant les mêmes notes. Avec un capo, l'inconvénient reste que les notes en dessous de la tonique ne sont plus disponibles sur la chanterelle et doivent être prises sur les deux autres cordes.

Pour un style plus pur de jeu avec bourdons, l'accordage Ré-Ré'-Ré' (Ddd), également appelé accordage de cornemuse (angl. bagpipe tuning) accepte le mode ionien à partir de la frette n°3. Comme son nom l'indique, il est particulièrement adapté aux mélodies issues du répertoire des cornemuses:

Scotland the Brave

galax_style_dulcimer

Il en existe aussi une version où les trois cordes sont à l'unisson : Ré'-Ré'-Ré' (angl. ddd), encore appelée accordage à l'unisson ou accordage Galax (angl. Galax tuning) car originaire de la ville de Galax en Virginie. Cet accordage est surtout utilisé sur un type particulier de gros dulcimers elliptiques, dits de style Galax, dans des petits orchestres de cordes les associant aux violons et banjos. Noter, sur la vidéo suivante, le quill de plume d'oie tenu dans la main droite, et les mouvements typiques de cette main, comme pour battre une omelette. C'est un vrai jeu traditionnel, mais tout le monde n'est pas forcément fan... Certains le décrivent comme "un essaim d'abeilles en colère" (angl. a swarm of angry bees) :

Flop-Earred Mule

Quelque soit l'accordage choisi, nous avons maintenant deux modes majeurs : le mixolydien et l'ionien. Il ne diffèrent que par la configuration de la septième à la tonique, majeure dans le mode ionien (avec présence d'une sensible) et mineure dans le mode mixolydien : 

mixo_ionien_tons

La position de cette différence entre les deux modes a suggéré une petite entorse à la tradition diatonique, avec l'ajout d'une frette surnuméraire divisant le grand espace (= un ton) entre la sixième et la septième frettes en deux petits espaces (= deux demi-tons). Ainsi est née la frette 6+ ou 61/2, montrée ici sur Stony:

frette_six_plus

Cette innovation, considérée par quelques traditionnalistes comme une compromission vers un chromatisme "décadent", apporte un grand confort de jeu. En partant de la chanterelle à vide, elle permet en effet de jouer en mode mixolydien (en utilisant la frette n°6 normale) aussi bien qu'en mode ionien dont la sensible est produite à la frette 61/2. L'avantage principal (pour moi, en tous cas) est de ramener le jeu vers le bas de la touche, où les frettes sont plus espacées (pratique pour les gros doigts) et où il n'est pas nécessaire de se comprimer l'estomac pour atteindre l'octave supérieure. On peut aussi plus facilement jouer des mélodies mixtes, où certaines parties sont en mode ionien et d'autres en mode mixolydien.

Noter également que les accordages de cornemuses (Ddd) et Galax (ddd) décrits plus haut sont versatiles et permettent de jouer aussi bien en mode mixolydien à partir de la frette n°0 (chanterelle libre) qu'en mode ionien en partant de la frette n°3.

De la frette n°4 à la frette n°11 nous trouvons un mode de Ré :

fretboard_dorien_ré

Ce mode dorien est un mode mineur dont la tierce initiale est (Td). Il se joue de fait principalement en Ré sur la chanterelle, qui doit donc être accordée sur Sol. L'accordage standard pour le mode dorien est donc Ré-La-Sol (angl. DAG), de type 1-5-4.

On a ici une sixte majeure qui fait toute la différence avec le mode éolien. Quand elle est présente dans un air, on peut insister sur cette sixte pour donner tout son caractère au mode. Il donne une sonorité plus brillante que le mode mineur naturel (= éolien). Il garde une couleur assez sombre, mais avec une touche de brillance que n'a pas le mode éolien. On le trouve quelquefois "brumeux et onirique". Les musiciens du bon vieux temps l'appelaient quelquefois "mineur des montagnes"  (angl. mountain minor). En voici un exemple :

Dorian mode - Wayfaring Stranger - DAG tuning

Pour mémoire et pour comparaison, le même air est joué par la même personne en mode éolien (accordage DAc) sur une vidéo présentée dans l'article Modes et modalité du 30/01/2019.

Nous voici maintenant avec deux modes mineurs, l'éolien et le dorien. Ils ne diffèrent que par la configuration de la sixte à la tonique, mineure dans le cas de l'éolien et majeure dans celui du dorien. A la position près, on retrouve le même type de différence qu'entre le mixolydien et l'ionien. Comme le mode éolien commence à la première frette, le décalage est compensé et l'alternance majeure/mineure sur la sixte peut être encore une fois gérée avec la frette 61/2:

eolien_dorien_tons

Grâce à cette frette surnuméraire, on peut jouer en mode dorien à partir de la première frette sur un accordage DAc, ou même sur un accordage DAd avec un capodastre (ou un accord barré) sur la première frette (→ EAe final).

Pour que la série soit complète, il nous faut encore un mode de Mi et un mode de Fa. Le mode de Mi ou mode phrygien commence à la frette n° 5. Comme le mode locrien (voir l'article Modes et modalité, du 30/01/2019), le mode phrygien commence par un demi-ton, avec une tierce mineure (dT):

fretboard_phrygien_mi

Les modes phrygien et locrien diffèrent essentiellement par l'intervalle de quinte, qui est juste  (dTTT) dans le mode phrygien et diminuée (dTTd) dans le mode locrien. Mais le trait le plus important est la seconde mineure (Mi-Fa) qui le distingue du mode mineur naturel ou mode éolien auquel il est, pour le reste, identique.

dulcimer_peopleDans son livre "Dulcimer people" (Oak Publications, 1975), Jean Ritchie admet que le mode phrygien est très peu utilisé dans la musique folk nord-américaine, bien qu'il permette une fort belle harmonisation de nombreux airs traditionnels des Appalaches.

Il suffit de monter et descendre rapidement cette gamme de Mi à Mi' (rien à voir avec la Floride 😅) pour entendre des sonorités hispanisantes. On peut le considérer comme un "flamenco du pauvre", mais ce n'est pas le vrai "mode flamenco" (angl. Spanish phrygian), qui est, lui, un phrygien majeur ou dominant, avec une tierce majeure Mi-Fa-Sol#.

Sur une harpe ou d’autres instruments anciens, il peut donner une impression mystérieuse et antique. Il est plutôt tendu et triste. En voici une démonstration par Kevin Roth, tirée de son album "New ways of playing mountain dulcimer" (Folkways Records CRB 20, 1979) :

Phrygian Mode demonstration

Sur son site "The Mountain Dulcimer Page" (suivre le lien vers "The Virtual Classroom"), Steven K. Smith donne une tablature pour une pièce pour luth en mode phrygien de John Playford, The Beggar Boy, tirée du livre "The English Dancing Master" (1651).

the_begger_boy_playford

Il préconise un accordage DAd pour un mode phrygien partant de Fa# sur la deuxième frette, c'est à dire comme le mode locrien, mais en utilisant la frette 61/2 au lieu de la frette n°6. On peut aussi le jouer dans ce même accordage en Si à partir de la 5ème frette (avec un capo par exemple -> 1-5-8 = Si-Fa#-Si'), mais en utilisant cette fois la frette n°6 et non 61/2.

J'ai déjà évoqué le mode de Fa ou mode lydien dans l'article Diabolus in musica du 01/09/2018. C'est notre dernier mode diatonique et il commence, en toute logique, à la frette n°6 :

fretboard_lydien_fa

C'est un mode majeur que l'on reconnaît à sa tierce initiale (TT) et sa grande spécificité est de posséder une quarte augmentée ou triton (TTT), dissonance parfaite bien connue dans la musique médiévale. On le qualifie même de mode "sur-majeur": plus majeur que le majeur (tu meurs!). C’est le plus brillant des modes diatoniques.

Je ne vois pas que ce mode soit utilisé dans le monde du dulcimer et donc le mot de la fin approche. Voici le seul exemple que j'ai pu trouver sur Youtube :

Dulcimer Lydian Danse, Eric Faliere

De fait, ce sont des sonorités qu'on ne rencontre pas trop dans les musiques nord-américaine et d'Europe de l'ouest. Ça reste malgré tout un mode intéressant à explorer, étrange, un peu planant, énigmatique aussi.  Peut-être faudrait-il fouiller du côté des trouvères et de la musique médiévale?

Personnellement, ma répugnance vis à vis du haut de la touche, avec ses tout petits espaces et ses notes acides ne me pousse pas à cette exploration. J'ai déjà bien assez à faire avec les autres modes.

Il ne manque plus qu'un petit tableau récapitulatif des modes et des accordages standards et secondaires qui vont avec. J'y travaille, mais pour ce soir on dira que c'est bon...

A+